05 mai 2008
TOUS A LA MARCHE DECOLONIALE DU 8 MAI 2008 POUR UN MOUVEMENT POLITIQUE ANTIRACISTE ET DECOLONIAL AUTONOME
Le 8 mai prochain, MARCHONS pour montrer que le chemin de la dignité passe par la convergence, au sein d’une même organisation politique autonome, antiracialiste et décoloniale, de tous ceux qui sont aujourd’hui traités comme des indigènes.
En France, des nostalgiques semblent regretter le temps béni des colonies… Mais qu’on les rassure ! Ce temps-là est loin d’être mort ! L’Etat français s’en porte en effet garant : il entretient la continuité coloniale à la française : le racisme républicain. Ainsi, qu’a t-on récolté depuis les élections présidentielles ?
- Un ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale, chargé de préserver la suprématie blanche et chrétienne,
- Une criminalisation des sans-papiers, une politique « d’immigration choisie » et une précarisation de l’emploi faisant des immigrés une main-d’œuvre flexible et jetable,
- Une politique sécuritaire, racialiste et liberticide, un plan anti-banlieues, désignant les habitants des quartiers populaires en classes dangereuses et ennemis intérieurs : racailles et islamistes,
- Un soutien sans faille à la politique guerrière des Etats-Unis et au colonialisme sioniste d’Israël,
- Un renforcement de la politique « françafricaine », accompagné de discours colonialistes ouvertement racistes,
- Une répression accrue des mouvements de lutte dans les colonies comme en Kanakie.
Le président de la république poursuit, renforce et assume une politique de préférence raciale, entretenue plus ou moins discrètement par ses prédécesseurs à la tête de l’Etat, aidé en cela par une offensive racialiste généralisée en Europe, sur fond de « choc des civilisations ».
Et pour neutraliser nos révoltes et nos résistances, Mr Sarkozy exhibe ses marionnettes noires, arabes et/ou musulmanes !
Notre devoir est d’organiser nos résistances et nos luttes. Ne continuons pas dans la division ; cessons de nous mobiliser de manière ponctuelle ou dispersée, ou encore en confiant à d’autres le soin de lutter à notre place. Aujourd’hui, aucune force organisée n’est l’expression de notre volonté politique.
IL EST URGENT POUR NOUS DE RASSEMBLER NOS FORCES ET DE CONSTITUER NOTRE PROPRE ORGANISATION POLITIQUE, capable :
- d’agir dans tous les lieux de confrontation sociale et politique,
- d’investir les espaces médiatiques et institutionnels,
- d’influer sur les rapports de force pour contrecarrer les politiques racistes.
Parce que le racisme est l’œuvre d’un système politique, économique, politique et culturel bien ancré, défendre nos intérêts dans les quartiers, les entreprises, les écoles…, construire l’égalité de traitement, la justice pour tous et la citoyenneté, imposer le respect du droit des peuples à l’autodétermination, passe nécessairement par l’investissement du champ politique.
Le 8 mai prochain, nous marcherons pour affirmer qu’à travers nos luttes nous poursuivons le combat de nos ancêtres : Africains déportés et réduits en esclavage , colonisés et immigrés.
Le 8 mai prochain, nous marcherons pour célébrer les résistances des peuples qui ont imposé l’abolition de l’esclavage, ainsi que la grande victoire du peuple vietnamien, à Dien Bien Phu, le 7 mai 1954.
Le 8 mai prochain, nous marcherons pour rappeler que le jour même où la France fêtait la fin de l’occupation nazie, la République massacrait des milliers de manifestants algériens à Sétif et Guelma, quelques mois après le massacre de Thiaroye (Sénégal), inaugurant ainsi un nouveau cycle de meurtres de masse dans les colonies, comme à Madagascar en 1947.
Le 8 mai prochain, nous marcherons, 60 ans après l’expulsion des Palestiniens de leurs terres, pour exiger des autorités françaises qu’elles cessent de soutenir Israël.
Le 8 mai prochain, nous marcherons, pour que la France ne participe plus à la politique occidentale de domination et de destruction politique, économique et culturelle (Irak, Congo, Haïti, Afghanistan, Tchad…)
Le 8 mai prochain, nous marcherons pour souligner le formidable engagement des travailleurs immigrés dans les grèves ouvrières qui ont marqué la révolte de mai 1968, il y aura 40 ans cette année.
Le 8 mai prochain, MARCHONS pour montrer que le chemin de la dignité passe par la convergence, au sein d’une même organisation politique autonome, antiracialiste et décoloniale, de tous ceux qui sont aujourd’hui traités comme des indigènes !
Paris, le 10 février 2008
Le Collectif de la Marche décoloniale du 8 mai
Le Collectif de la Marche décoloniale du 8 mai est composé des associations suivantes :
Association des Etudiants de Culture Africaine de Lyon (AECAL), Association des Etudiants kanaks, Cercle de Réflexion Citoyenne de Mantes-la-Jolie, Collectif Racisme et Discriminations de la Société Renault, Comité des familles pour survivre au SIDA, Groupe Frantz Fanon de Bagnolet, Les Indigènes de Belgique, KARITE panafricaine des droits de l’homme et de la diversité (LYON), Kolektif réunionnais SORT DOVAN, Mouvement des Indigènes de la République (MIR), Mouvement pour une Nouvelle Humanité (MNH), les Républicains Basanés, Union des Travailleurs Immigrés Tunisiens (UTIT), Véto ! (Garges-Sarcelle)
Par ailleurs, l’écrivain anticolonialiste Raphaël Confiant nous a exprimé son total soutien.
Participer, soutenir :
Mouvements des Indigènes de la République
03 mars 2008
BLACK FEMINISM
Anthologie du féminisme africain-américain, 1975-2000
Textes choisis et présentés par Elsa Dorlin.
Michele Wallace, Combahee River Collective, Audre Lorde, Barbara Smith,
Hazel Carby, bell hooks, Laura Alexandra Harris, Patricia Hill Collins,
Kimberly Springer, Beverly Guy-Sheftall.
Ed. L'Harmattan
« Toutes les femmes sont blanches, tous les Noirs sont hommes,
mais nous sommes quelques unes à être courageuses ».
Sous ce titre magnifique paraissait en 1982 aux États-Unis une anthologie de textes fondateurs des études féministes noires : un titre qui dénonçait la double exclusion des femmes noires d'un féminisme blanc et bourgeois et d'un nationalisme noir sexiste. Ces féministes noires ont créé un mouvement politique d'une importance unique en ce que, d'emblée, il s'est constitué sur la dénonciation d'une oppression simultanée de race, de classe, de sexe et du modèle de sexualité qui va avec.
Les textes présentés dans ce recueil du /Black feminism/ -- le premier en France -- explorent sur une période de trente ans les thèmes de l'identité, de l'expérience singulière, de la sororité, de la
sexualité, comme la place dans les institutions, les coalitions nécessaires et les alliances possibles, les formes culturelles de rébellion et de lutte, le passage de témoin entre générations.
Pourquoi, en France, ex-puissance coloniale, l'équivalent d'un féminisme noir n'a-t-il pas existé ? Ces textes, par leur vitalité et leur perspicacité politiques, invitent à poser cette question et à s'interroger autrement sur les faux-semblants de l'universalisme républicain comme sur les points aveugles du féminisme français.
Sommaire :
- Introduction : Black feminism Revolution !
La Révolution du féminisme Noir ! / Elsa Dorlin
- Une féministe Noire en quête de sororité / Michele Wallace
- Déclaration du Combahee River Collective / Combahee River Collective
- Transformer le silence en paroles et en actes / Audre Lorde
- Racisme et études féministes / Barbara Smith
- Femme blanche écoute !
Le féminisme noir et les frontières de la sororité / Hazel
Carby
- Sororité : la solidarité politique entre les femmes / Bell hooks
- La construction sociale de la pensée féministe Noire / Patricia Hill Collins
- Féminisme noir-queer : le principe de plaisir / Laura Alexandra Harris
- Une troisième vague du féminisme Noir ? / Kimberly Springer
- Réponse d'une féministe de la " deuxième vague " à Kimberley Springer /Beverly Guy-Sheftall
29 février 2008
Astérix et la critique: le plus à plaindre n’est pas celui qu’on croit
Par Olivier Alexandre (Auteur de Utopia, L'Harmattan)
Le cinéma français est obèse, et ses critiques privilégient le concours d’éloquence à celui du diagnostic. Les récents déboires d’"Astérix aux Jeux olympiques" ont donné une nouvelle illustration de cet état de fait, la majorité des chroniqueurs préférant se gausser du naufrage artistique du film plutôt que de s’interroger sur son caractère symptomatique.
L’épisode révèle donc moins une crise du cinéma français, par ailleurs maintes fois énoncée, que celle des professionnels de la critique. Ce constat est d’autant plus prégnant que le pays des frères Lumière fut longtemps leur patrie d’élection.
L'âge d'or de la critique est loin derrière
Originellement avant-gardiste et littéraire, la critique de cinéma se développe dans l’entre-deux-guerres à la suite d’un Louis Delluc qui parvient à rallier à la cause du septième art des signatures aussi prestigieuses que celles de Robert Brasillach, André Gide, Blaise Cendras et Marcel Aymé. Mais c’est dans les années 1950 qu’elle acquiert véritablement ses lettres de noblesse en devenant résolument cinéphile et polémique, et ce pour au moins deux décennies. La guerre entre les Cahiers et Positif, ainsi qu’au sein même de la célèbre "revue jaune", trouve alors une résonance planétaire.
Par la suite, la création de Première (1976) et de Studio (1987) par Marc Esposito (passé depuis derrière la caméra) donne le ton de la critique télévisuelle. Destinée à un large public, elle est anecdotique et promotionnelle, axée sur la vie des acteurs et le calendrier des sorties-événements. Cette critique paillette-champagne est incarnée depuis maintenant plus de quinze ans par les très consensuels Isabelle Giordano et Laurent Weil, dont la fadeur des commentaires n’a d’égal que la déférence pour les stars du grand et du petit écran.
Si parallèlement une critique plus "sobre" subsiste dans le domaine de la presse écrite et de la radio, son cercle de lecteurs-auditeurs s’est progressivement réduit. Alors qu’une trentaine de revues spécialisées continue à exister, dans une économie parfois exsangue, seuls quatre titres conservent une relative audience: Le Monde, Libération, Télérama (et son despotique "petit bonhomme") et le très bobobranché Les Inrocks.
Deux tendances funestes
Or, deux grandes tendances témoignent du marasme intellectuel dont la critique peine à sortir. D’une part, le commentaire filmique se veut essentiellement "impressionniste", traduisant le sentiment général laissé par les images. Cette catégorie, forgée en son temps par André Bazin, permet de saisir tout ce qui sépare une telle démarche de la critique "systématique", consistant à identifier la conception cinématographique propre à chaque auteur.
D’autre part, les critiques forment désormais une communauté professionnelle homogène, composée majoritairement de journalistes masculins, pigistes et parisiens. Parfaitement intégrée à l’industrie cinématographique, elle se compose et se recompose au rythme des projections-presse, avant-premières, festivals, conférences et autres cérémonies. Ce manque de diversité, ajoutée à la standardisation grandissante des films, conditionne celle des ressentis. L’indistinction sensible appelant à la distinction par le verbe, les commentateurs brillent plus par la formule que par la théorie.
S’ensuit une escalade d’invectives, parfois ad hominen (déjà pointée par Patrice Leconte dans une lettre ouverte parue au mois de novembre 1999) pour les plus mal lotis (Claude Lelouch et Luc Besson ayant longtemps tenu la corde en de domaine), et de louanges fanatiques pour les heureux détenteurs du "ticket" (aujourd’hui Ken Loach, Clint Eastwood, Abdelatif Kechiche, Arnaud Desplechin… mais sûrement pas hier et sans doute pas demain), deux extrêmes qui sont autant d’expressions d’une paresse de la pensée.
L'absence de nouveaux talents
D’aucun justifierait cette tendance "impressionniste" par l’absence de renouvellement artistique dans les salles obscures. Comment faire preuve d’une réelle vision du cinéma alors qu’aucune proposition audacieuse ne se manifeste? S’il est indéniable que le système de production cinématographique, fleuron de l’industrie culturelle française, tend à raréfier l’éclosion de nouveaux talents, le constat s’applique également à la critique. Cette corrélation renvoie à la complexité de la problématique cinématographique, créateurs, critiques et spectateurs formant un triptyque indissociable.
C’est pourquoi il est urgent d’affirmer une ambition théorique nouvelle pour une critique qui se doit d’exister au sein des espaces audiovisuels dominants que sont la télévision et Internet. Gageons que les personnes chargées de réformer un service public désormais affranchi de la pression publicitaire ne négligeront pas ces considérations, sous peine de voir encore longtemps des spectateurs visuellement analphabètes se presser par millions se repaître d’Astérix et de ses épigones.
Source : RUE89
La folie foreuse
|
Baril. Paul Thomas Anderson explore le mythe du capitalisme américain à travers la figure satanique d’un prospecteur de pétrole. Une fresque grandiose. P.A. There Will Be Blood de Paul Thomas Anderson avec Daniel Day-Lewis, Paul Dano… 2 h 38. Longtemps, l’Amérique nous a gonflés. Depuis quelques mois, elle envoie à nouveau des signes : pas de cinéma plus passionnant en ce moment (comme si chaque film voulait préparer le terrain électoral). Pour ne prendre que ces trois derniers mois, c’est De Palma décrivant où ensont les images et les preuves (Redacted), Gray faisant tenir la tragédie dans une voiture lancée sous un déluge (La nuit nous appartient), Haynes racontant non pas une, mais six vies du héros Dylan (I’m Not There),(No Country…).Et aujourd’hui, Paul Thomas Anderson siphonnant le retour aux sources. De quoi les cinéastes américains ont-ils hérité au juste ? De tout le ressenti envers l’administration Bush, de l’effondrement économique annoncé, d’une position hégémonique mise à mal. La sensation que le tournant se joue en ce moment et que, si l’Amérique ne choisit pas une autre voie, la partie est finie pour de bon. Todd Haynes nous le disait en décembre : «On a la possibilité de sortir de cette période de retour à l’ordre qui n’a pas commencé sous Bush, mais sous Nixon.» Le cadre avait plus que jamais rétréci, mais comme chaque fois que le cinéma américain recommence à se mesurer à ce qui était le rêve fondateur de l’Amérique et s’aperçoit que la réalité déçoit ou trahit le pacte initial, il ressort le meilleur de lui-même. Sans doute parce que la dernière chose à laquelle entendent renoncer l’Amérique et son cinéma, c’est leur légende. les Coen délirant les zones de danger Folie meurtrière. Et le film, dans tout ça ? En commençant par l’Amérique d’aujourd’hui, en rêvant à Hollywood comme entreprise sans cesse recommencée, on n’aura fait que parler de There Will Be Blood. Qui est, de l’ivresse à la folie meurtrière, la description clinique d’une aventure américaine. Démente, tragique, théâtrale, exagérée. Librement adapté des 150 premières pages d’un roman épique d’Upton Sinclair, Pétrole (réédité en France aux éditions Gutenberg), il raconte l’Hollywood d’avant Hollywood, histoire de ces hommes chercheurs d’or noir, partis pour la Californie au tout début du XXe siècle pour creuser la terre, faire pousser les derricks, tracer des voies ferrées afin de convoyer le pétrole. Nous sommes en 1889. Une guerre de pouvoirs s’amorce. La religion vient de se trouver dans le capitalisme naissant son plus dangereux ennemi. A la tête de cette ruée vers le siècle, un possédé, Daniel Plainview, dont le prénom se confond avec celui de l’acteur qui l’incarne totalement, Daniel Day-Lewis. Il a désormais quelque chose de Clark Gable dans les Désaxés, peut-être parce qu’il joue ce rôle-là comme si c’était le dernier : pour être tout à la fois l’aventurier, l’intelligence, la vision, l’ambition, mais aussi le fou, le menteur (capable de se persuader lui-même d’être accompagné d’un enfant qui serait son fils et d’un homme qui serait son frère), le diable, il ne garde, de ses rôles passés, que le pouvoir de capter l’attention, mais renonce totalement à séduire. Son jeu ne dévoile rien du personnage, sans jamais le tirer non plus du côté de l’ambiguïté : c’est comme s’il cherchait avant tout à voir jusqu’où, jusqu’à quelle réalisation possible pourraient l’emmener ses propres mensonges. Il n’est pas le mal, il est le capitalisme incarné. C’est pourquoi le regarder, c’est toujours le regarder faire. Sans pouvoir bouger. Sans savoir condamner. Même sa chute ne saurait constituer une bonne nouvelle. Sa présence est autre chose qu’humaine. Montée en puissance. Une pièce ayant toujours deux faces, Plainview l’amoral incarné ne trouvera ici son équivalent qu’en Paul Sunday, jeune prêcheur illuminant le reste de la vallée. A chacun son lot de mensonges. Paul Thomas Anderson observe leur aventure commune et leur lutte cynique à la fois comme un metteur en scène de théâtre et comme un documentariste. Il est Harold Pinter ET Joris Ivens. Quand vous nourrissez le borderline shakespearien tout en éprouvant une joie de gosse à voir des échafaudages se monter, vous zigzaguez entre deux formes de cinéma : le premier fabrique une scène pour que la folie s’exprime. Le second, des puits pour que l’énergie jaillisse. L’incroyable puissance de geyser de There Will Be Blood, c’est de ne jamais voir de contradiction entre les deux voies, ne jamais briser cette longue et unique montée en puissance que constitue le film. Les deux sont vues par Anderson comme des moments où l’organique prend le pas sur le reste : la même violence éjaculatoire, la même sauvagerie épuisée. A la façon d’un rampant, There Will Be Blood s’avance, au rythme de la partition médusante du guitariste de Radiohead Jonny Greenwood, comme l’un des films les plus hypnotisants de la décennie. Et comme un tournant pour toute une génération de cinéastes américains. Source : Libération |
Taser en rétention: violence à l’abri des regards
Par Alain Morice (Anthropologue, CNRS)
Alain Morice, anthropologue au CNRS, réagit à l'utilisation de pistolets Taser au centre de rétention de Vincennes, confirmée par la police, mardi 26 février.
Un pas en avant a ainsi été franchi dans la nuit du 11 février 2008 avec l’apparition du Taser comme moyen de répression. Nous avons en effet appris par la presse et par Internet que des tirs au fusil Taser auraient été effectués récemment au centre de rétention administrative (CRA) de Vincennes, près de Paris.
Ce CRA est actuellement le site d’une résistance ardue et courageuse de la part de personnes de nationalité étrangère en instance d’expulsion, qui affirment être soumises à de mauvais traitements systématiques et à des conditions de détention dégradantes. Débordées par la situation, les forces de police semblent ne plus maîtriser la situation, ce qui se traduit par une surenchère d’insultes racistes et d’exactions physiques. Ajoutons que ces lieux sont tenus au secret, ou presque.
Des enseignements politiques inquiétants peuvent être tirés de cette initiative.
Du point de vue de leurs fabricants comme de leurs utilisateurs, l’argument en faveur des Taser est que ce sont des armes destinées à neutraliser à distance les personnes dangereuses hors de tout contact physique, sans les tuer ni risquer sa propre vie. Or il se trouve que cette innocuité est contestée et que des sources concordantes imputent à ces instruments la cause de nombreuses morts ou lésions graves et invalidantes. La personne qui a été victime d’un tir de Taser au CRA de Vincennes a été évacuée dans un hôpital, ce qui, dans les conditions de mépris des personnes qui y règnent, démontre que les autorités ont craint une issue fatale.
Allons plus loin. Le Taser est en la circonstance introduit dans des lieux qui, selon la trompeuse formule officielle, ne relèvent pas de l’administration pénitentiaire. C’est-à-dire des zones de non droit où la justice n’exerce qu’exceptionnellement son droit de regard. Cette arme, encore une fois potentiellement meurtrière, a été utilisée pour mater une rébellion, complètement légitime, de personnes subitement privées des droits fondamentaux les plus élémentaires et soumises à un régime d’enfermement pire que celui de la prison de droit commun.
Pas de danger pour la sécurité des policiers
L’arme a été utilisée dans des circonstances carcérales où la sécurité des policiers n’était pas en danger. Alors pourquoi? Et faut-il supposer que les autorités de la république contrôlent assez peu leurs agents de répression pour permettre que le Taser traîne n’importe où à la ceinture du policier? Pourquoi pas demain dans les transports en commun?
Rappelons enfin que dans les CRA, nul citoyen ne peut pénétrer, hormis les parlementaires (qui ne s’y bousculent pas) et les bénévoles de la Cimade, qui fait ce qu’elle peut et qui bien sûr ne risque pas d’être témoin des exactions qui se produisent quand elle a le dos tourné.
Les plus anciens se souviennent que les CRA ont fait suite à la découverte, à Marseille en 1975 de la prison clandestine d’Arenc, contrôlée entièrement par la police, où étaient séquestrés des travailleurs immigrés en instance d’expulsion. Depuis 1964, la police y régnait en maître à l’abri des regards, sur la seule base d’un règlement de police de 1938 autorisant l’internement des étrangers sans papiers.
Nous voici rendus à deux hypothèses hélas! bien plausibles. D’abord, dans certains lieux tenus secrets, il peut se passer les pires horreurs, pourvu que cela ne transpire pas au dehors. Dans les CRA, la violence disproportionnée de la répression que subissent actuellement les étrangers en colère est visiblement une manière de leur dire: "Que cela ne sorte pas d’ici, ou vous allez le payer cher."
Tester les Taser dans les CRA obscurs
Dans cette optique, vu que les CRA sont justement destinés à garder sous la main des personnes qu’on ne parvient pas à expulser, à tout instant le meurtre est à l’horizon comme moyen ultime de rétablir le silence de plomb qui doit régner sur ces centres. Ensuite, donc, il est permis de supposer que les fusils Taser, justement parce que controversés, sont testés là, dans d’obscurs CRA, à l’abri des regards de la société civile, par de zélés fonctionnaires qui croient bénéficier d’un privilège d’invisibilité, sur des populations que presque tout le monde méprise ou ignore.
Nous serions alors, toutes proportions gardées, dans une logique où les rapprochements historiques ne manquent pas en matière d’expérimentations dangereuses sur les personnes humaines. On nous objectera que l’intention n’est pas prouvée et que l’erreur sera blâmée. Nous objecterons à notre tour, avec hélas! la certitude de n’être pas démenti par les faits, que le crime de jouer avec un engin de mort contre des détenus sans défense restera, comme toujours, impuni.
Source: RUE89
01 février 2008
Postféminisme éclaté / Cécile PROUST
![]() |
Dans
le cadre du cycle « Danse et résistance » proposé par le CND à Pantin,
Cécile Proust présentait la dix-neuvième de sa série de performances femmeusesaction : où la forme spectaculaire ne peut que céder aux forces de la déconstruction. Gérard MAYEN Source : Mouvement.net
Trouble dans le genre, de Judith Buttler : négligemment jeté au sol. Le manifeste contrasexuel, de Beatriz Preciado : envoyé valdinguer par la voie des airs. Etc. Dans femmeusesaction # 19,
Cécile Proust multiplie ce geste gentiment désinvolte, de se défaire
lestement de références théoriques, aussitôt qu’énoncées. Où elle
désacralise l’objet-livre. Ces livres, elle les ouvre, elle y puise, en
fait cause publique. Mais elle omet de retourner les ranger, les
classer, les thésauriser. Elle indique où se nourrit sa pensée. Mais
son acte déborde cette source, refuse de la canaliser. Plus que d’où
elle vient, importe où elle ira : un horizon d’action, projet
d’irrigation encore non borné, dérivant, hors cadres.
On vient de ne pointer qu’un détail de cette femmeusesaction
foisonnante, tandis qu’aussi bien on aurait pu choisir toute autre
entrée, pour se faufiler parmi les plans multiples, branchements et
arborescences, fuites et connexions, par lesquels elle se présente. Au
sortir de ce spectacle – de cette femmeusesaction qui, plus que
d’autres l’ayant précédée, tient des apparences de la représentation
spectaculaire – l’historienne de la danse Geneviève Vincent estimait y
avoir vu un « livre ouvert ». Ouvert sur les interactions entre les pensées féministe, postcoloniale, queer,
et la postmodernité en art, qui animent le projet au long cours de la
chorégraphe. Certes. Certes, mais alors une juste lecture de ce livre
le ferait danser sous les yeux, glisser des mains, voire exploser au
visage.
Dans une séquence de la soirée, la performeuse agence des
petits segments de bois, sorte de jeu de construction (cf. Kapla) dont
les édifices ne cessent de s’effondrer, relaçant instamment la
fébrilité du mini-chantier. On tient là une puissance de la
déconstruction : laquelle réside, non pas dans l’effondrement
destructeur de la forme, mais dans la liberté de réenvisager sans cesse
d’autres modalités de la construction signifiante. Cela d’autant que
son geste effectif paraît dupliqué depuis un écran, où un film la
montre se livrer à une action analogue – mais non pas identique… Là
encore, on ne s’attarde que sur un petit élément, parmi tant d’autres,
qu’offre la dix-neuvième femmeusesaction.
Or cet élément
paraît toucher au cœur. Car ce spectacle fait éprouver, avec beaucoup
de fraîcheur d’intelligence, en quoi le branchement de la pensée
chorégraphique sur les théories de la performance de genre ne pouvait
que ruiner, absolument, définitivement, un régime conventionnel de la
représentation dansante (au péril, nécessaire, d’en évacuer toute une
"quantité" de corps). Dans performance de genre, il faut non seulement entendre que le genre est produit d’une construction culturelle. Bien évidemment. Dans performance de genre,
il faut saisir – quasiment au sens propre, physique – qu’à tout instant
le sujet produit sa propre part de cette construction, indéfiniment
voué à une lecture interprétative en actes d’une partition
d’assignations de rôles.
D’où découle une dynamique formidablement
stimulante, mais désintégrante et déstabilisatrice, qui joue depuis les
marges non bornées de la variabilité interprétative. Un projet
chorégraphique ainsi informé ne peut, définitivement, plus se concevoir
comme la maîtrise ordonnée de déploiement de corps dans un espace-temps
délimité selon ses paramètres linéaires. Quelque chose déborde,
traverse ou fuit. femmeusesaction # 19, qu’on renonce
décidément à décrire, œuvre en se mouvant au carrefour d’un miroir
éclaté de citations, d’emprunts, de commentaires, de déductions,
d’hypothèses. Son instabilité désirée se déploie dans un espace explosé
d’écrans divers, dazibaos affichés, établis disponibles, et mur vitré
béant.
Là Cécile Proust assume un déplacement hardi de la fonction
d’auteur. Elle emprunte cette fois à la pensée proprement
chorégraphique, en citant Yvonne Rainer, quand cette dernière dit très
bien savoir « que le contenu de ses pensées est entièrement composé
de ce qu’elle a lu, entendu, dit et rêvé. Qu’elle sait que la pensée
n’est pas quelque chose de privilégié, d’original, de créateur, et que
l’expression "cogit ergo sum" est pour le moins impropre ». Quand elle choisit de se désigner « simili lesbienne couchant avec des hommes
», le chorégraphe n’opère rien d’autre qu’un nouage extraordinairement
singulier entre l’intime et l’universel. Acte pleinement artistique. Et
depuis 2004, ses femmeusesactions rendent compte de la
considérable puissance d’impact que peut avoir sur une existence la
rencontre et l’exploration d’une théorie, dans toute la déclinaison des
actions dont elle rend compte autant qu’elle les inspire (1). Trop
souvent, l’art chorégraphique reste imperméable à cette dimension des
aventures de l’esprit.
Roseau offert au vent de ces expériences et
influences, Cécice Proust conduit son action avec maestria, toupet et
talent. Voilà, au demeurant, l’un des traits caractéristiques de toute
une scène de la choréo-performance insérée dans le mode de production à
la française : ses radicalités d’intention débouchent sur une
réinvention de l’excellence de la présence scénique, catégorie dûment
repérée de la normalité des arts vivants. D’où cette sensation
étonnante, voire embarrassante, de spectacles parfaitement aboutis,
réussis, finalement gratifants et consensuels dans l’univers où ils se
manifestent, tout autant que leur propos paraîtrait politiquement
décapant.
A cet égard, la performeuse a du mal à se faire entendre,
précisément au moment, vers la fin, où elle se fait le plus
explicitement militante. Elle ne trouve pas alors d’autre recours que
celui du déroulement au mur d’une longue liste de chiffres statistiques
(excisions, morts sous les coups, crimes d’honneur, surexploitation,
etc.) témoignant de la permanence implacable de l’oppression des
femmes. Chiffres qu’elle croise sèchement, sans parvenir à ouvrir son
propos, avec des données concernant la relégation des populations
immigrées, (cela au jour, suppose-t-on, d’une – bonne – intention
pétrie de pensée postcoloniale).
Les représentations de femmeusesaction # 19 accompagnaient la tenue du colloque Danse et résistance
programmé par le C.N.D. Dans ce cadre, Hélène Marquié, autre artiste
chorégraphique mais aussi théoricienne du féminisme, alertait sur un
risque que recèlerait tout un vaste pan de l’interprétation de la
théorie queer. Selon elle, la notion de performance des genres
se réduirait souvent à un aimable et libre jeu sur les codes, aisément
ouvert et ignorant la puissance matérialiste de l’oppression politique.
On
n’est pas du tout en train d’établir que Cécile Proust est
manifestement représentative de pareille attitude (même quand elle fait
distribuer aux spectateurs des préservatifs à bourrer de coton pour
faire joliment prothèse quelque part). Mais que sa pièce, en fait son
action, heureusement ouverte au-delà des références, est à verser à ce
débat.
1. Les vastes développements de femmeusesaction depuis 2004 sont à explorer sur le site des femmeuses.
> femmeusesaction # 19 était programmé du 17 au 19 janvier dans le cadre du colloque Danse et résistance au CND (Pantin). Là, on peut continuer de visiter l’exposition Dance is a weapon, qui relate le mouvement new-yorkais du New Dance Group, né au croisement des influences esthétiques de la modern dance et des idéaux socio-politiques du Parti communiste américain des années 1930.





