Horizontalité, féminisme, idiotie 


Voici dix ans que vous vous produisez seule sur scène dans la série de vos Pièces distinguées. Mais vous en montrez ces jours-ci l'intégrale, d'une durée de trois heures, avant leur arrêt définitif. Qu'est-ce qui motive cette décision?
Je suis arrivée à un point où j'ai dit tout ce que je pouvais dire en passant par moi-même toute seule. Certes, un artiste dit toujours la même chose. Mais au moins vais-je changer complètement la manière de le dire, en travaillant avec d'autres personnes, sur d'autres enjeux. Cela s'appellera 40 espontaneos(1). Il s'agira de quarante personnes de la ville où je me trouverai en résidence. Je travaillerai quatre ou cinq jours avec eux. Mais je ferai tout pour n'être que la trente-septième parmi quarante. C'est extrêmement simple: je veux me débarrasser de ce poids qui pèse sur moi toute seule, en solo depuis dix ans. Sur le plan physique précisément, je me suis fait très mal au dos. J'ai envie de passer à l'ombre. J'ai envie de lâcher tout ce que les Pièces distinguées m'ont demandé de contention, de précision, de redoutable simplicité.

Vous en parlez comme s'il s'agissait de s'échapper d'un enfermement. Mais ces dernières années, vous avez déjà beaucoup travaillé une première extension de votre travail de performance solo, par le recours à la vidéo. Quel fut l'enjeu de votre recours à ce medium, après toutes ces années passées à exposer crûment votre seul corps seulement confronté à des éléments de costumes, d'accessoires, de jouets...?
Je n'ai réussi à travailler avec la vidéo que lorsque je l'ai comprise comme un four à micro-ondes, comme quelque chose d'absolument banal, domestique, d'un mode d'emploi très facile. Donc, pas de rush, un seul plan-séquence, une seule prise de vue. C'est donc un usage très proche de mes performances: c'est du live brut, c'est dans la tension du moment, en temps intégral non monté. Et j'ai usé de la caméra comme si mon propre corps filmait, comme s'il était à la fois l'objectif et l'action, et non pas comme si la caméra me regardait ou regardait autre chose.

C'est-à-dire qu'il s'agissait d'une caméra-prothèse.
Exactement. Avec la caméra ou sans, je reste la plus corporelle, la plus directe possible. C'est un autre regard. Mais c'est la même chose.

D'ailleurs, dans vos performances solo, votre corps tout nu, incroyablement présent et cru, semble en même temps flottant, prolongé, traversé, support passager de vos mises en jeu, expérimentations, projection de signes, incessants.
Absolument. Ce corps, on ne voit que lui, mais il est transparent, et il est en expansion permanente, traversé de mille signes. Et c'est à nouveau cette expansion, ce flottement traversé de toute part, que je vais à présent rechercher en réunissant les 40 espontaneos. Finalement, je ne change absolument pas.

Beaucoup de vos brèves pièces vous voient au début allongée au sol, et sinon beaucoup vous voient terminer allongée au sol. Que comprendre de cette insistance à venir se coucher?
Le mort peut-être. En tout cas le silence. Le silence, je le vois comme quelque chose d'horizontal, en extension, au sens d'étendu.

De la même manière, les deux premières séries des trois qui constituent vos Pièces distinguées étaient montrées de manière frontale, dans un rapport scène-salle traditionnel, alors que la troisième (et actuellement l'intégrale des trois) se donnent de façon déambulatoire, au milieu et au contact direct des spectateurs, plus étalées donc.
C'est un autre pari sur l'horizontalité, une manière d'étendre ça, qui joue avec le temps aussi. J'ai rallongé toutes ces pièces, et quand elles se donnent en plein milieu des gens, au contact, chacun est libre de découper son propre temps comme il l'entend, alors que sur scène le ressort était beaucoup plus spectaculaire.

Etes-vous sensible au thème de l'idiotie en art, tel que le critique Yves Jouannais le développe actuellement, selon un modèle de structures closes et finalement subversives dans la mesure où elles restent sourdes à l'impératif d'un développement suivi de sens?
Je ne suis pas au courant de ce que vous évoquez à propos de cet auteur. Mais je suis très sensible au thème de l'idiotie. Le film Les idiots, de Lars Von Trier, est l'un de ceux qui m'ont le plus marquée ces dernières années. Et en effet, mes courtes pièces ont quelque chose de clos, de fermé sur elles-même, en même temps qu'elles sont terriblement ouvertes, justement à cause de ça. Elles sont simples, au sens le plus fort de ce mot. Presque idiotes en effet; ou même complètement idiotes. Ou absurdes, ou surréalistes, ou décontextualisées, comme on voudra. C'est parfois très difficile de tenir cette idiotie jusqu'au bout, d'y être juste, sans être dans le comique.
Cette idée de l'idiotie fait en effet le lien entre tout ce qui anime ces pièces: le féminisme, la façon critique de voir le corps de la femme, son infantilisation, son côté tout nu. Je crois au nu, à l'innocence, au refus d'établir les choses fermement. Je crois à l'horizontalité. A l'idiotie. Devoir se tenir toujours droit, être tenu d'avoir des opinions, de les affirmer et de les défendre, le souci d'avoir les idées claires et nettes, je trouve ça machiste. Etre un peu n'importe où, dans n'importe quoi, être dans l'idiotie, ça me va.
Je viens de voir à Brest un travail théâtral de Madeleine Louarn, qui a travaillé avec des comédiens handicapés mentaux. Mais vraiment des comédiens, j'insiste sur cette qualification, et qui sont alors d'une justesse extraordinaire. J'aimerais les retrouver parmi les 40 espontaneos que je vais réunir là-bas. Mais je ne veux rien précipiter non plus, car en Angleterre où je vis, dès qu'on veut travailler avec des handicapés, on rentre dans quantités d'histoires très compliquées, avec des catégories très précises, et des histoires d'art-thérapie, etc., qui ne sont absolument pas dans mon propos.


Panoramix, intégrale (3 heures) et dernières des séries des trente-quatre courtes pièces des Piezas distinguidas (1993), Mas distinguidas (1997) et Still distinguished (2000), de et par Maria La Ribot, étaient programmées du 15 au 20 octobre 2003 au Centre Pompidou (Paris).

Gérard MAYEN Publié le 20-10-2003


source: mouvement.net