L’arrestation de l’ancien directeur du FMI, et certains propos entendus à cette occasion, ont ravivé les voix du féminisme. Mais elle a aussi réveillé certaines de ses vieilles querelles ou de ses récentes divisions. Par tribunes interposées, notamment dans le journal Libération, s’est constituée une violente ligne de front opposant féminisme «à la française» et féminisme «à l’américaine». Un féminisme «victimaire» et un féminisme qui ne le serait pas, féminisme néoconservateur et féminisme émancipateur, différentialistes et universalistes…

Cette guerre, incarnée par l’invective ad feminem entre la sociologue française Irène Théry et l’historienne américaine Joan Scott, prend racine autour de la question ambiguë de la séduction. L’art de séduire serait en effet, pour certains historiens et philosophes, à l’instar de Mona Ozouf ou Claude Habib, une composante de la culture française, qu’il ne faudrait pas jeter avec l’eau du bain du harcèlement. Sauf à verser dans un«politiquement correct» suspect d’atlantisme.

Joan Scott ou Didier Eribon se sont, par contre, dressés contre ce postulat d’une asymétrie relationnelle entre hommes et femmes et d’une forme de consentement amoureux, où ils ne voient que la perpétuation d’un ordre politique et sexuel ancien. Quant à Eric Fassin, il en appelle à une « séduction féministe ». Constatant l’impossible renoncement « au fantasme d'affranchir le sexe du pouvoir », il appelle à « troubler » la relation de séduction, en imaginant une autre asymétrie que « la pudeur féminine répondant aux avances masculines, comme si les rôles sociaux ne faisaient que traduire une différence des sexes supposée naturelle ».


La philosophe Elsa Dorlin est auteure de La Matrice de la race : généalogie sexuelle et coloniale de la nation française, publié aux éditions La Découverte, et de Sexe, genre et sexualités : introduction à la théorie féministe, paru aux Puf. Elle prépare un nouvel ouvrage intitulé Hors de soi : corps, violence et subjectivité, à paraître chez Zones éditions.

Pour Mediapart, elle décrypte les termes d’un conflit qui ne se réduit pas à des cultures nationales, différentes de part et d’autre de l’Atlantique.

Est-il légitime et fécond d’opposer un féminisme américain et un féminisme français ?

Du point de vue de l'histoire des mouvements sociaux, de l'histoire des idées, il y a évidemment des configurations sociales et géopolitiques différentes, des traditions intellectuelles comme des agendas militants spécifiques mais il serait périlleux de vouloir les penser dans une relation d'opposition et de les subsumer sous une définition nationale !

Lorsque ces expressions sont utilisées, elles sont en général le symptôme d'un comparatisme naïf ou d'une dérive nationaliste qui alimente une série d'anathèmes relevant de l'anti-américanisme primaire ou élitaire. Dans tous les cas, on se situe davantage dans le registre d'un travail de sape du féminisme que du côté des recherches en histoire des mouvements des femmes ou de la théorie féministe, lesquelles adoptent par principe le pluriel.

Il y a des courants et mouvements féministes en France et des courants et mouvements féministes aux Etats-Unis – lesquels cultivent ou non des affinités transatlantiques... (Voir la tribune d’Eleni Varikas, Laure Bereni, Rose-Marie Lagrave et Sébastien Roux dans Libération en date du 30 juin 2011.)

Or, on doit à une historienne de renom l'opposition caricaturale entre «féminisme américain» et «féminisme français», puisque c'est Mona Ozouf qui publie, en 1995, Les Mots des femmes. Essai sur la singularité française. La conclusion de l'ouvrage est une attaque en règle du féminisme «anglo-saxon» (ce qui réduit d'emblée le féminisme américain à une identité WASP, ignorant la tradition imposante du féminisme marxiste, du Black Feminism, du féminisme chicana, queer...), jugé hargneux, revendicatif, radical... qu'elle oppose au «féminisme français», ce féminisme dit «modéré» qui sied au doux «commerce des sexes».

Cette promotion d'une égalité entre hommes et femmes à la française s'est progressivement imposée comme une «vérité historique». Vantant les bienfaits d'une tradition de la galanterie et le jeu pacifié de la séduction, cette conception défend l'idée d'une «complémentarité des sexes»(complémentarité nécessairement arc-boutée à l'affirmation d'un concept conservateur de «différence des sexes»), qui va à contresens du mouvement et des études féministes ou sur le genre qui lui sont contemporains et que cette thèse, non seulement ignore doctement, mais exploite symboliquement.

Ainsi, le «féminisme américain» ou le «féminisme français» n'ont de sens que dans leur opposition rhétorique et entretiennent une culture anti-féministe diffusée par une certaine élite intellectuelle toujours prompte à stigmatiser ce qui se passe «ailleurs» afin de mieux contrôler ce qui se trame «ici».

Au cours des années 1990, le débat sur les droits des femmes et l'égalité est ainsi saturé de tribunes incendiaires dans les revues et journaux français : tribunes contre le harcèlement sexuel, le communautarisme (à l'époque, il s'agit du «communautarisme sexuel» des gays et lesbiennes...), le puritanisme étatsunien, la guerre des sexes, «l'invasion» de la culture castratrice des féministes outre-Atlantique, ou la«tyrannie des minorités», selon l'expression empoisonnée d'un Philippe Raynaud. C'est dans ce contexte que ce «féminisme français» a pu se targuer d'être universaliste, ne redoutant ni la contradiction, ni le ridicule...

Rappelons-nous aussi le brutal retour de bâton qui s'ensuivit : en brandissant le foulard rouge du féminisme made in US et de son bras armé legender (comme on se plaisait à ne pas traduire le terme – et comme le fait toujours aujourd'hui Christine Boutin), il devint quasi impossible de faire admettre l'actualité des inégalités de fait entre hommes et femmes, la prégnance des violences sexuelles et des normes sexistes au sein même de la société démocratique française.

Il fallut des années pour que le terme de «harcèlement sexuel» sorte du purgatoire. Y compris dans les rangs des féministes, plus d'une s'est laissé convaincre que les Françaises n'avaient pas besoin du féminisme «à l'américaine».

Existe-t-il un féminisme conservateur et un féminisme émancipateur ?

Je rejoins ici la démonstration du philosophe Didier Eribon dans sa tribune intitulée « Féminisme à la française ou néoconservatisme? », paru le 22 juin dernier dans Libération. Il y démontre les intérêts mutuels et les liens, tissés dans les années 1980 et 1990, entre ce discours du féminisme à la française et ce qu'il nomme à raison les courants «néoconservateurs» (dont la fondation Saint-Simon constitue le think tank, qui sont également liés aux revues Esprit, Le Débat… mais aussi à certains lieux de l'EHESS), comme en témoignent les prises de position au moment du débat sur la parité, du PACS, des affaires du voile, par exemple ; épisodes au cours desquels les protagonistes de la présente polémique sur le féminisme se sont déjà affrontés.

Cette mise au point de Didier Eribon contextualise utilement le texte de Joan W. Scott, paru dans Libération le 9 juin dernier. Cette tribune de Joan W. Scott est une réponse à l'anthropologue Irène Théry sur l'affaire DSK (tribune parue le 23 mai 20011 dans Le Monde, sous le titre «La femme de chambre et le financier»).

Joan W. Scott y souligne avec ironie et raison qu’à l’occasion de «l'affaire DSK», on assiste au retour de la thèse de la «singularité», d’un prétendu modus vivendi des sexes à la française, comparé à la culture nord-américaine du politiquement correct et de la «guerre des sexes» ; retour d’un «fantôme» rhétorique qui entre en résonance avec la politique de l’identité nationale française. S'en est suivie une réponse qui prêterait à sourire si elle n’était à ce point méprisante à l’égard de Scott, signée par Irène Théry, Mona Ozouf, Claude Habib et Philippe Raynaud («Féminisme à la française : la parole est à la défense», Libération 17 juin 2011).

En écrivant ce texte, Scott a ravivé le débat qui l'oppose à ce courant de pensée néoconservateur très vivace mais qui, sur la question précise du féminisme, était «presque» ringardisé tant du point de vue de la recherche universitaire actuelle que du point de vue des mobilisations et combats de la scène militante.

Dans une certaine mesure, Joan W. Scott a sous-estimé la reconnaissance qu’elle offrait à ses adversaires dans le fait même de leur donner une place dans le débat au moment où une grande partie des féministes en France, mais aussi aux Etats-Unis (voir par exemple cette pétition), se mobilisait par-delà les océans ou les dissensions pour dénoncer les violences sexuelles et leur transversalité en termes de classe, de race, de nation ou d'âge... refusant de se laisser instrumentaliser par les politiques et discours nationalistes voire racistes. C'est à noter tant c'était devenu rare ces temps-ci...

Que représente Joan Scott dans le champ intellectuel et féministe américain ?

Joan W. Scott est une immense figure du féminisme contemporain. Elle est considérée comme l'une des théoriciennes les plus influentes non seulement des études de genre, mais aussi de la théorie critique. Spécialiste de la France, c'est une historienne majeure dans le monde académique et intellectuel étatsunien.

Joan W. Scott est également engagée dans le débat public et a plus d'une fois pris position contre les tenants d'une «francophobie» qui a partie liée aux Etats-Unis avec les lobbys les plus conservateurs – y compris au sein de l'université – qui fustigent la french theory (et principalement Foucault), la théorie (tout court), les études de genre, les études gaies et lesbiennes, mais aussi africaines-américaines ou postcoloniales...

En France, la plupart des recherches actuelles sur le genre travaillent à partir de la conceptualisation qu'elle proposa de ce terme en 1986 dans un article désormais classique : « Le genre, un outil d'analyse historique utile... » – traduit par l'historienne et théoricienne féministe Eleni Varikas. A l'encontre d'une certaine pratique de l'histoire des femmes et en opposition à un usage simplement descriptif voire essentialiste du«genre», Scott a ainsi élevé ce terme au statut de concept.

En digne héritière de Michel Foucault, elle a défini le genre non pas comme un objet d'étude mais comme un outil critique permettant de faire non seulement l'histoire des rapports de pouvoir entre hommes et femmes ou l'histoire des normes du masculin et du féminin, mais aussi et surtout d'historiciser le pouvoir lui-même. Le genre n'est pas tant ce qu'il faut déconstruire, que ce par quoi il est possible de déconstruire les cadres discursifs (et donc historiques) dans lesquels les rapports de pouvoir se sédimentent en rapports de domination.

Aussi, loin de nier la réalité et la matérialité des antagonismes, il s'agit d'en comprendre l'historicité – et donc la plasticité et la réversibilité : le genre est donc un outil éminemment généalogique qui désigne une posture historiographique et interroge aussi notre propre attachement aux récits linéaires de la domination.

L’idée de séduction est-elle inadaptée à un monde délivré des inégalités de sexe?

Nous pouvons certainement proposer une séduction authentiquement démocratique, féministe, comme le propose à juste titre Eric Fassin dans une tribune intitulée «L'après-DSK : pour une séduction féministe» (Le Monde du 29 juin 2011), accessible aussi, sous le titre «Penser la séduction démocratique» dans le club de Mediapart. Et, dans la mesure où tout rapport de désir et de plaisir sexuels n'est jamais exempt de pouvoir, il s'agit précisément de s'assurer que ce pouvoir circule et qu'il est effectivement exercé avec une intensité commensurable entre les partenaires de rencontres, de jeux, de relations...

Toutefois, je crois qu'il est aussi temps de refuser en bloc les termes mêmes dans lesquels on nous impose ce débat ; qui plus est à l’heure où on nous annonce que DSK pourrait être innocenté. Nous sommes revenus au point de départ : le séducteur aurait finalement été séduit par une femme de chambre malintentionnée…

Je n’ose imaginer les tribunes vengeresses sur l’ignominie de la « séductrice » – tentatrice sexuelle sans scrupule – quand, à peine un mois plus tôt, on nous vantait l’innocence, l’impunité de la séduction… Depuis vingt ans (et depuis bien plus longtemps encore si l'on en revient à sa source tocquevillienne...), cette rhétorique de la séduction hétérosexuelle «consentie», typiquement française, présentée comme notre héritage démocratique, n’est autre qu’un cadre discursif historique dans lequel on nous contraint de vivre le sexisme ordinaire (le sexisme larvé comme le plus violent) – le rendant ainsi proprement méconnaissable, inexprimable…

Comment exprimer, expliquer, par exemple, qu’un simple «Mademoiselle...» mielleux n’est pas plaisant mais agaçant, humiliant ou oppressant sans passer pour une «mal baisée», une «hystérique», une «musulmane intégriste» ou une «féministe américaine» ?

Cessons de vouloir dénationaliser la séduction ou même de la troubler (c'est-à-dire, la rendre moins marquée par l’hétérosexisme, le racisme, le rapport de classe…) ; et refusons de rassurer les néolibéraux, les séducteurs et les nationalistes apeurés de la disparition des «baisers volés» – comme s’en inquiétait Irène Théry dans sa réponse à Joan W. Scott – dans la société égalitaire que nous appelons de nos vœux.

02 juillet 2011 | Par Joseph Confavreux - Mediapart.fr